JO Paris 2024 : « Un cercle vicieux assez terrible », pourquoi les tenues continuent à sexualiser le corps des sportives
en corps du sport•A l’approche des Jeux olympiques, la problématique des tenues des sportives revient sur le terrain, notamment chez les jeunes athlètesCécile De Sèze
L'essentiel
- Lors d’une conférence de presse sur les violences éducatives ordinaires dans le sport, la question de la tenue portées par les jeunes filles dans certaines activités a été soulevée par l’ancienne patineuse Katia Palla.
- Des vêtements parfois très échancrés, très moulants, sans utilité particulière pour la performance, et touchant à la sexualisation du corps de l’athlète.
- Cette mise en valeur du corps plutôt que la performance se retrouve chez les sportives de haut niveau qui n’échappent, finalement pas, à la domination d’un regard masculin de la société.
A l’approche des Jeux olympiques, la problématique des tenues des athlètes femmes revient comme un refrain qui déplaît. Mais la question va plus loin que la seule pratique sportive et soulève des enjeux de société plus larges, touchant au sexisme et aux violences sexuelles. Car, dans certains sports, comme la gymnastique, le patinage artistique, la danse, les tenues souvent près du corps, parfois échancrées, laissent apparaître des formes sans que cela soit toujours justifié, d’autant plus quand ces sports sont pratiqués par les plus jeunes.
La culture du viol dès le plus jeune âge
Du justaucorps au décolleté, ce style sur « des petites filles ou jeunes filles, surtout quand elles commencent à se former, sexualise énormément l’enfant, et bien avant l’âge d’émancipation sexuelle », prévient ainsi Katia Palla. Ancienne patineuse artistique, elle a quitté sa carrière de haut niveau après avoir été victime de violences sexuelles par son entraîneur. Elle est désormais présidente de l’association La Voix de Sarah créée à la suite des révélations de Sarah Abitbol et consacre sa vie à la lutte contre les violences dans le sport.
Pour elle, la sexualisation du corps d’une jeune fille, d’une jeune sportive, va la mettre dans une position dangereuse, au regard des adultes qui l’entourent. Car « dès qu’il y a des enfants, il y a des prédateurs sexuels, partout », prévient-elle comme un avertissement aux parents. « Quand on maquille une fille de 12 ans comme si elle en avait 20 ans, ça met en avant le fait qu’on veut qu’elle ressemble à une jeune femme et ça peut attirer des prédateurs », souligne Katia Palla.
Même si « ce sont toujours les agresseurs et pas la tenue qui sont responsables du viol », recadre Lucile Peytavin, historienne et autrice du Coût de la virilité, « une fois de plus on considère que le corps des femmes, et des jeunes filles dans ce cas-là, est là pour répondre au désir masculin ». « Les tenues des mineures c’est une vraie question avec des conséquences potentiellement très graves sur une culture du viol même vers les très jeunes filles », ajoute-t-elle.
Entre hommes et femmes, des différences de taille
La mode dans le monde du sport évolue comme à l’extérieur. En plusieurs décennies, les maillots de bain se sont échancrés, les jupes raccourcies, les shorts sont devenus des culottes. Les différences entre les tenues féminines et masculines sont parfois criantes, comme l’a remarqué Katia Palla lors des championnats européens d’athlétisme. « Les hommes ont des shortys moulants, des débardeurs, ils n’ont pas le ventre à l’air, ils ne sont pas en culottes. Les femmes sont extrêmement dénudées », s’agace-t-elle en faisant part de son incompréhension. Car si le tissu supplémentaire n’empêche pas l’homme de courir plus vite, il n’empêche pas la femme non plus.
Alors pourquoi continue-t-on de voir des sportives dénudées à la télévision ? Parce qu’elles doivent se conformer aux clichés attendus pour sortir du lot, analyse Lucie Peytavin. « Comme les sportives sont moins bien payées, elles vont devoir répondre à des injonctions sur leurs corps, sur les tenues, pour faire plus d’audimat, être plus repérées par les sponsors, c’est un cercle vicieux assez terrible », regrette l’historienne.
Sans parler du fait que les tenues sont rarement adaptées aux corps des femmes, en particulier des jeunes filles. « Mettre un justaucorps à une adolescente quand elle a les seins qui poussent, ses premières règles, ce n’est pas anodin, ça montre qu’on n’a pas pensé les tenues des femmes en fonction de leurs besoins mais en fonction de l’image patriarcale qu’on voulait qu’elles incarnent », abonde-t-elle. Dans le sport comme dans le reste de la société, « on sexualise beaucoup plus le corps des femmes, et la valeur des femmes est toujours et éternellement dans leur physique », poursuit l’historienne, citant la joueuse de tennis Anna Kournikova, célébrée pour sa plastique davantage que pour son tennis pourtant plus qu’honnête à la fin des années 90.
Laisser les femmes choisir
La jeune femme avait-elle à l’époque le dernier mot sur les tenues envoyées par son équipementier, elle qui ne se démontait jamais devant son auditoire ( « Pourquoi devrais-je avoir l’air moche alors que je suis une athlète ») ? « La question c’est ne pas se demander si la tenue est problématique ou non, mais comment les jeunes filles et les femmes qui portent ces tenues se sentent avec », plaide Alexanne Prince-Pelletier, chercheuse en sexologie à l’Université du Québec à Montréal.
La voix des sportives n’est toutefois pas toujours écoutée. Comme en 2021 quand l’équipe norvégienne de handball a écopé d’une amende pour avoir refusé de jouer en bikini, ou plus récemment, quand Nike a dévoilé sa tenue d’athlétisme très échancrée au niveau de l’entrejambe, provoquant la colère d’anciennes athlètes américaines. Une tenue « absolument pas faite pour la performance », a notamment dénoncé Colleen Quigley, coureuse de demi-fond américaine, auprès de Reuters. « C’est sûr que si la tenue sportive nuit à la performance, ça ne fonctionne pas, note alors la chercheuse canadienne. Si le tissu entrave le mouvement, si les athlètes sont préoccupées par l’image de leur corps pendant leur performance, c’est un désavantage ».
Retrouvez notre dossier complet sur les Jeux olympiques de ParisL’enjeu c’est de laisser les athlètes se réapproprier leurs corps, de choisir ce qu’elles souhaitent porter. Cela engage la responsabilité des fédérations sportives qui doivent également prendre leur responsabilité pour assouplir les codes vestimentaires de leur pratique respective. Car derrière, ce sont les petites filles qui vont aussi pouvoir regarder leurs modèles sans recopier bien involontairement les travers d’une société qui met en avant le culte du corps de la femme, plutôt que sa performance.



















